Biodiversité animale : comment inverser la tendance ?
Publié le 31/07/2026
La France héberge environ 10 % des espèces décrites dans le monde, réparties entre son territoire métropolitain et ses collectivités d'outre-mer. Cette responsabilité, considérable au regard de la taille du pays, s'accompagne d'un constat alarmant : près d'une espèce évaluée sur cinq est aujourd'hui menacée ou a disparu du territoire national.
Longtemps pensée comme une collection d'espèces à protéger individuellement, la biodiversité se comprend en réalité comme un réseau d'interactions : diversité génétique au sein d'une même espèce, diversité des espèces, et diversité des écosystèmes qui les relient. Chercher à protéger un oiseau sans réfléchir à préserver les insectes dont il se nourrit, ou la haie qui l'abrite, n’a que peu de sens. La préservation de la biodiversité exige donc des actions bien plus larges qu'une simple politique de sanctuarisation ! Favoriser les espèces patrimoniales, c’est-à-dire les espèces protégées, est aussi essentiel que de protéger les espèces communes : condamner les espèces communes revient, à terme, à condamner également les espèces patrimoniales qui en dépendent.
D’ailleurs, si l’on parle beaucoup de l’ours polaire ou du panda, il faut garder à l’esprit que ces espèces charismatiques ne représentent qu’une infime partie de la faune mondiale. Si on additionnait le poids de chaque animal existant sur Terre, la moitié de la masse totale des espèces animales serait en réalité constituée d’arthropodes. Viendraient ensuite les poissons, là où les mammifères ne compteraient que pour 3% du poids total.
Il est peut-être moins mignon que le panda, mais le zooplancton est responsable de la captation océanique d’environ 65 millions de tonnes de carbone par an, en plus de se trouver au début de la chaîne alimentaire. (Photo : @Pexels)
La France : une richesse faunique exceptionnelle mais dégradée
Le Cagou huppé est un oiseau terrestre endémique de Nouvelle-Calédonie. Sa population est estimée à 2 000 individus, ce qui en fait une espèce extrêmement menacée. (Photo : @Pixabay)
Des habitats parmi les plus divers d'Europe
La France métropolitaine est concernée par six des neuf zones biogéographiques de l'Union européenne à la fois terrestres (atlantique, continentale, méditerranéenne, alpine) et marines (atlantique, méditerranéenne). Si cela en fait le pays le plus diversifié du continent en matière d'écologie du paysage, les habitats naturels français restent en grande majorité dégradés.
Sur la période 2019-2024, si l’on observe que les régions alpines, du fait de leur faible anthropisation, restent les zones les mieux préservées, ce n’est pas le cas des autres territoires. En moyenne seulement 13% des habitats d’intérêt communautaire sont en état de conservation favorable et les régions marines restent les plus dégradées avec 57% des habitats atlantiques marins dans un état défavorable et des habitats méditerranéens marins affichant un taux de conservation favorable de 0%.
Côté forestier, la tendance est en apparence positive : la surface forestière française est passée de 14,4 millions d'hectares en 1990 à 17,5 millions en 2024. Cette progression quantitative masque toutefois un vieillissement et un appauvrissement des forêts qui réduit leur pouvoir de captation carbone.
Une faune terrestre et marine sous pression
En France, on compte 200 801 espèces dont 21 976 endémiques, c’est-à-dire se trouvant uniquement sur le territoire français. Le pays a donc une grande responsabilité en terme de préservation de la biodiversité.
Si la moitié des espèces identifiées en France se trouvent en outre-mer, ces territoires accueillent cependant 80% de la biodiversité endémique française. Cela s’explique notamment par la richesse biologique de certains territoires, tels que la forêt amazonienne en Guyane, et le fait que la France possède le deuxième plus grand domaine maritime mondial.
Côté marin, la France abrite 10 % des récifs coralliens et 20 % des atolls de la planète. Or à l’échelle mondiale, ces écosystèmes hébergent 25 % de la vie marine. C'est pourtant en mer que l'état de conservation est le plus dégradé de tout le territoire français : la pêche, la destruction et l'artificialisation des habitats côtiers, le réchauffement climatique, la pollution et les espèces invasives y exercent, par ordre d'importance, une pression cumulée particulièrement forte.
Les cinq causes de l'effondrement de la biodiversité
L’artificialisation des sols est la première cause d’extinction de la biodiversité terrestre. (Photo : @Pixabay)
Artificialisation des sols et fragmentation des habitats
Le changement de l’usage des sols est aujourd’hui la première cause de l’effondrement de la biodiversité terrestre selon l’IPBES. Entre 1990 et 2018, la part des espaces naturels et semi-naturels du territoire français est passée de 66 % à 60 %, un recul aggravé par l'extension des réseaux routiers et ferroviaires à grande circulation, qui fragmentent les espaces propices à la biodiversité. Cette fragmentation crée de véritables pièges écologiques : l'isolement de populations provoque un goulot d'étranglement génétique qui menace la viabilité de l'espèce par consanguinité et malformations.
La disparition de 70 % des haies, soit 1,4 million de kilomètres, depuis 1950 a par ailleurs rompu les corridors biologiques, menaçant directement le moineau friquet dont la population a diminué de 91 %, le vanneau huppé et l'hirondelle rustique. Les zones humides ont connu un sort comparable, avec une disparition de 50 % en un siècle sous l'effet du drainage et de la bétonisation, menaçant le butor étoilé et le brochet. En 2023, la France métropolitaine comptait 102 742 obstacles à l'écoulement, provoquant une rupture des corridors bleus qui perturbe l'ensemble des écosystèmes aquatiques.
Surexploitation des ressources
La surexploitation des ressources est la première cause de l’effondrement de la faune marine : plus d'un tiers des stocks marins mondiaux est exploité au-delà de sa capacité de renouvellement. Ce déclin, dû à la surpêche et aux captures accidentelles, touche notamment le requin griset dont la population a diminué de 99 %, le dauphin commun et le puffin des Baléares.
En France, 33% des poissons débarqués dans les ports proviennent toujours de stocks surexploités et 7% proviennent même de populations effondrées, comme le lieu jaune des mers du Nord et celtique, ou le merlu de Méditerranée.
Changement climatique
Le réchauffement modifie les aires de répartition et dérègle les liens inter-espèces, en provoquant par exemple la remontée des sangliers en altitude, qui prédatent désormais les œufs du grand tétras. L'acidification des océans qu'il provoque menace 90 % des récifs coralliens mondiaux selon le GIEC. Sur le plan forestier, la forêt française s'étend mais s'appauvrit : 79 % des massifs ont moins de cent ans, ce qui prive la faune de bois mort et de cavités, menaçant le bouvreuil pivoine qui a perdu 54% de sa population et le grand tétras qui en a perdu 36% dans les Pyrénées.
Pollutions
Les néonicotinoïdes agissent par un double mécanisme : ingestion directe ou raréfaction des proies. Ils altèrent les fonctions vitales ainsi que les capacités migratoires et de reproduction, jusqu'à la féminisation des poissons. Plus largement, le rejet de molécules chimiques (métaux lourds, produits phytopharmaceutiques, plastiques) affecte toute la chaîne alimentaire : plus de 80 % des espèces d'oiseaux communs sont moins abondantes dans les zones où les achats de pesticides sont plus élevés. En 2022, un comité d'experts de l'Inrae et de l'Ifremer a confirmé que l'ensemble des milieux terrestres, aquatiques et marins français, et en particulier les zones côtières, est contaminé par les produits phytopharmaceutiques.
La pollution lumineuse constitue la deuxième cause de mortalité des insectes après les pesticides. En 2023, 72 % de l'Hexagone restait exposé à un niveau élevé de pollution lumineuse nocturne, une situation encore plus marquée en outre-mer du fait de la densité de population, ainsi que le long du Rhône et des côtes, ce qui rompt les corridors noirs essentiels aux animaux nocturnes.
Espèces exotiques envahissantes
Dans les territoires ultramarins, où se concentre l'essentiel de la biodiversité française, les espèces invasives sont responsables de 60 % des extinctions d'espèces indigènes recensées, un poids considérable compte tenu de la part de la biodiversité française qui s'y concentre.
Ces cinq vecteurs interagissent pour créer un véritable effet de ciseau : le stress climatique affaiblit les arbres, les rendant plus vulnérables aux pollutions et aux parasites, ce qui accélère la perte d'habitat pour la faune spécialisée. Cette synergie précipite les espèces les plus fragiles vers des points de non-retour biologique.
Les services écosystémiques et les mesures de protection
La pollinisation des insectes est un service écosystémique essentiel pour l’économie. (Photo : @Pexels)
Des services rendus considérables
L’effondrement de la faune sauvage est d’autant plus préoccupant qu’elle occupe une place prépondérante, et peu valorisée, dans l’économie. En France, la contribution des insectes pollinisateurs à la production végétale destinée à l'alimentation humaine est estimée entre 2,3 et 5,3 milliards d'euros par an. Plus de 60 % des espèces cultivées pour l'alimentation en France dépendent, à des degrés divers, de leur action.
Le zooplancton permet à l’océan de capter annuellement 65 millions de tonnes de carbone et son prédaté, le phytoplancton océanique, produit la moitié de l'oxygène mondial par photosynthèse. Enfin, les grands prédateurs tels que les lynx, les loups, ou les vautours régulent naturellement les milieux en limitant la prolifération d'espèces qui, livrées à elles-mêmes, dégraderaient l'équilibre trophique.
Des mesures de conservation encore largement assumées par les acteurs publics
À l'échelle internationale, la biodiversité ne dispose d'un cadre de gouvernance structuré que depuis la Convention sur la diversité biologique de 1992. La définition d'objectifs chiffrés est plus récente encore : le cadre mondial de Kunming-Montréal, adopté lors de la COP15 en décembre 2022, fixe pour la première fois des cibles quantifiées : 30 % des terres et des mers protégées d'ici 2030, 30 % des écosystèmes dégradés restaurés, et une réduction de moitié des risques liés aux pesticides. Cette jeunesse du sujet, comparée à celle du climat, explique en partie la fragilité de son financement en France.
En France, l'État pilote, via la direction de l'eau et de la biodiversité (DEB), la Stratégie nationale pour la biodiversité (SNB), adoptée en 2023. L'essentiel de l'expertise technique et de la police de l'environnement est porté par l'Office français de la biodiversité (OFB) et les agences de l'eau, complétés par le Muséum national d'Histoire naturelle, le Comité français de l'UICN et le Conseil national de la protection de la nature. Les associations de protection de la faune assurent une part significative de l'action de terrain et du plaidoyer, sans disposer de moyens comparables à ceux de l'État.
Les entreprises, elles, restent en retrait : sur 3,8 Md€ de dépenses totales de protection de la biodiversité et des paysages en France, seuls 20 % proviennent du secteur privé, contre 80 % de financement public. Cette contribution privée a progressé, passant de 592 M€ en 2000 à 781 M€ en 2023, mais reste d'un ordre de grandeur inférieur à l'enjeu. Le cadre international TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures) demandant aux entreprises de mesurer leur impact sur la biodiversité demeure quant à lui d'adoption volontaire en France.
Des dispositifs de protection encore insuffisants
Sur le papier, la France a franchi un cap : plus d'un tiers de son territoire bénéficie désormais d'un statut de protection, au-delà de l'objectif de 30 % fixé pour 2030. Cependant, cette progression reste limitée puisque les espaces sous protection forte ne couvrent encore qu'environ 6 % du territoire, loin de la cible de 10 %. Ces 6% reposent d’ailleurs en grande partie sur les vastes espaces des Terres australes et antarctiques françaises plutôt que sur l'Hexagone.
Les moyens mobilisés par l'État français pour la sauvegarde de la biodiversité ne sont malheureusement pas à la hauteur des ambitions affichées. Entre 2023 et 2026, moins de 40 % des financements supplémentaires prévus pour la mise en œuvre de la Stratégie nationale pour la biodiversité ont effectivement été engagés. Plus frappant encore, l'État consacre bien davantage à des dépenses défavorables à la biodiversité qu'à sa protection : le budget vert évalue à 10,2 milliards d'euros les dépenses publiques ayant un impact défavorable sur la biodiversité en 2026, notamment le soutien de certaines pratiques agricoles intensives, de l'artificialisation des sols et de la surexploitation des ressources naturelles. À titre de comparaison, l'ensemble des crédits consacrés à la biodiversité ne représente qu'environ 1,9 milliard d'euros : un rapport de plus de cinq contre un en faveur des dépenses dommageables.
Cette contradiction est d'autant plus marquée que les principaux opérateurs publics voient leurs marges de manœuvre se réduire. Après plusieurs années de tensions budgétaires, le budget 2026 prévoit une nouvelle baisse des moyens de l'Office français de la biodiversité (OFB), de l'ordre de 26 millions d'euros, assortie d'un prélèvement de 40 millions d'euros sur sa trésorerie.
Quelles perspectives pour la préservation de la biodiversité animale ?
(Image : mackaycartoons.net)
Le retard pris par la France dans le financement de la préservation de la faune, qu'il soit public ou privé, ne doit pas masquer l'essentiel : la dépendance de l'économie à des services rendus gratuitement par le vivant. Les services écosystémiques tels que la pollinisation, la captation carbone, ou la fertilité des sols, ne sont pas indéfiniment acquis. Leur érosion progressive expose déjà certains secteurs économiques à des risques directs, qu'il s'agisse de rendements agricoles ou de la stabilité de chaînes de valeur entières.
Face à ce constat, le secteur privé ne peut plus se contenter d'un rôle secondaire. Il porte une responsabilité double : réduire son empreinte considérable sur la faune et mobiliser des capitaux suffisants pour protéger la biodiversité qui conditionne à terme la pérennité de pans entiers de l'activité économique. Trois leviers permettraient de faciliter cette transition.
Harmoniser le cadre d’évaluation
Tout d'abord, doter la préservation de la biodiversité d'un cadre d’évaluation universel et standardisé. Si pour lutter contre le réchauffement climatique, la tonne équivalent carbone est la mesure de référence, rien de tel n'existe pour la préservation des espèces. La TNFD et la CSRD offrent certes un cadre à vocation universelle, mais elles restent assez peu précises sur les méthodes d'évaluation à appliquer et sur les métriques. Or, si les impacts ne sont quantifiables universellement par aucune méthode, il est extrêmement difficile d'appliquer des réglementations efficaces.
Ce flou comptable est cependant bien plus dû à une complexité intrinsèque à l'évaluation de la biodiversité qu'à un simple manque de moyens. Comme on l'a vu, la biodiversité est une histoire d'interactions entre espèces : il ne suffit pas de compter le nombre d'animaux présents dans une zone pour estimer si un écosystème est en bonne santé, mais plutôt de se demander si les espèces ont suffisamment d'espace pour être pérennes, quel est l'état chimique des points d'eau, etc. L'évaluation de la biodiversité est de plus très localisée : une zone de savane n'aura pas du tout les mêmes enjeux qu'une forêt tropicale par exemple. Adapter tout cela en une donnée mesurable et comparable est donc une véritable gageure, mais néanmoins nécessaire.
L'Angleterre a tenté cette adaptation avec le Biodiversity Net Gain (BNG)19, un dispositif qui oblige depuis 2024 tout projet de construction à produire un gain net de biodiversité d'au moins 10% sur la parcelle ou en dehors, calculé grâce à un outil de mesure unique convertissant n'importe quel habitat en une valeur comparable à l'échelle du pays. C'est aujourd'hui l’un des seuls exemples aboutis d'un cadre à la fois standardisé et contraignant.
Développer de nouveaux mécanismes de financement
Développer un modèle de crédit biodiversité se rapprochant des quotas carbone est également un moyen de mobiliser les acteurs privés. Aujourd'hui, le marché mondial des crédits biodiversité est réduit (10 millions de dollars) et n'est soumis à aucune contrainte réglementaire. Un système de quotas biodiversité pourrait permettre de dynamiser le secteur de la préservation de la biodiversité et de rediriger les capitaux vers des projets vertueux.
Une autre piste consisterait à s'inspirer du mécanisme français des Certificats d'Économies d'Énergie (CEE). L'État pourrait imposer aux acteurs économiques exerçant les plus fortes pressions sur la biodiversité (grande distribution, agroalimentaire, infrastructures, immobilier, industries extractives, etc.) une obligation de financer ou de générer un volume minimal de gains de biodiversité mesurables. Les entreprises seraient libres de satisfaire cette obligation en finançant des projets de restauration écologique, des solutions fondées sur la nature, des infrastructures favorables à la biodiversité ou des innovations développées par des start-up spécialisées. Cette approche serait davantage adaptée au caractère local et peu fongible de la biodiversité.
Protéger les réglementations de préservation de la biodiversité
Le dernier point n'est pas spécifique à la biodiversité mais concerne également plus largement le secteur de l'impact : une stabilité réglementaire sur les questions de préservation des écosystèmes permettrait de donner de la visibilité aux investisseurs et de faciliter les investissements en ce sens. La loi Duplomb en offre une illustration : sa disposition la plus contestée a été censurée par le Conseil constitutionnel en août 2025, avant d'être réintroduite quasiment à l'identique dans une loi d'urgence agricole votée en juillet 2026, de nouveau contestée devant le Conseil constitutionnel. Cette instabilité décourage précisément les acteurs privés qui voudraient investir dans des solutions alternatives sur un horizon long.
Du côté des start-up, si des solutions spécialisées dans la protection de la biodiversité se développent, elles restent souvent confrontées à la difficulté de trouver un business model pérenne, qui reste la majorité du temps fortement dépendant des réglementations en vigueur.
C'est précisément dans cet écart entre l'ampleur du risque économique et la faiblesse persistante des trois leviers décrits, mesure, marché, stabilité réglementaire, que se joue l'avenir du financement de la biodiversité. Mais cet écart est aussi ce qui rend le terrain particulièrement fertile pour les acteurs qui sauront s'y positionner tôt : chaque avancée sur la mesure, le marché ou la réglementation élargira mécaniquement le champ des modèles économiques viables, et donc les opportunités pour les start-up déjà positionnées sur ce terrain.